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mardi 11 novembre 2008

Moïra (Partie 2)

Les pas de La Brute s’éloignèrent en direction de la cuisine, ignorants de la présence de Moïra. Elle se dépêcha de remonter le couloir. Elle devait avoir perdu une minute entière. Heureusement, elle avait préparé ses affaires la veille et le rituel lui permettait de gagner du temps. D’abord elle mettait ses chaussettes, puis sa culotte et son pantalon. Ensuite, elle enlevait ses mains des manches de la chemise de nuit et du pull qu’elle portait au dessus, et mettait son soutien-gorge sans les enlever. Quand elle n’avait plus le choix, elle frissonnait dans la pénombre de la chambre le temps qu’elle arrive à enfiler son T-shirt et son pull pour la journée. Il était 6h45. Il lui restait juste cinq minutes. Le halo jaune de sa lampe de chevet dessinait les limites de son petit monde. Elle y avait coincé tout ce qui était important, caché entre le lit et l’étagère. Cyrano de Bergerac, une peluche en forme d’ours clown que les mamans lui avaient offerte il y a longtemps. Chacun avait la sienne. Celle de Moïra était jaune. C’était loin d’être sa couleur préférée, mais Cendrine avait eu la bleue. Et puis, avec le temps, elle s’y était attachée. Enfin, il y avait sa brosse. Au premier abord, elle était laide. Ce n’était pas une de ces petites brosses ovales aux couleurs pastelles qu’on trouve sur les tables de nuit des petites filles sages et des poupées. C’était une grosse brosse rectangulaire et noire. Et c’était peut-être aussi l’attention la plus précieuse qu’elle avait reçu de la part de La Brute.
Au début, quand elle avait commencé à se laisser pousser les cheveux, Moïra avait « emprunté » la brosse de Cendrine. Après tout, elle se les était coupés, alors elle n’en avait plus besoin. Et puis avec le temps, la brosse avait fini par se casser irrémédiablement, malgré toutes ses précautions. Moïra avait alors rassemblé tout son courage, et le soir, en rentrant des cours, elle était entrée dans le salon, et avait demandé à ce qu’on lui en rachète une. Le samedi suivant, La Brute était entré en coup de vent dans la chambre et avait lancé quelque chose sur son lit, en lui reprochant ses caprices incessants. C’était la brosse. Moïra y repensait chaque fois qu’elle la passait dans ses cheveux. La Brute avait beau eu l’attaquer et la moquer, elle lui avait quand même choisi une brosse solide et pratique. Moïra voulait y voir une preuve une preuve de bonne volonté de sa part. Une reconnaissance de ses besoins, peut-être.
Il était l’heure. Moïra attacha sa pince, attrapa son sac, et fila dans le couloir. Elle le tenait serré contre elle, pour éviter qu’il touche quoi que ce soit. Même maintenant, il fallait faire attention à ne pas faire de bruit, passer en fantôme, sans se faire remarquer. La porte de la salle de bains était ouverte. Moira pouvait entendre le bruit de la douche. La Brute ne la verrait pas. Elle se hâta jusqu’au placard de l’entrée. Encore un peu et elle serait dehors. La Brute avait encore bougé ses chaussures. Elles n’étaient plus dans l’étagère où elle les avait laissées, mais par terre, à la merci des chats. En hauteur, les baskets de la brute trônaient. Il était temps qu’elle sorte. De plus, la porte anti vol était un challenge particulièrement difficile. Surtout si La Brute était dans les alentours. Il fallait maintenir le penne en position ouverte en appuyant avec la clé, et contenir la porte, qui avait tendance à se refermer en claquant pour que personne ne soit dérangé. Naturellement, Maman et La Brute laissaient la porte claquer quand elles partaient. Mais Moïra n’avait pas le droit. Ca lui prenait presque une minute entière tous les matins. Malgré tous ses efforts, le résultat dépendait du bon vouloir de La Brute. La sortie la plus silencieuse au monde n’aurait pas grâce à ses yeux si elle était de mauvaise humeur. Le truc, c’était de ne pas respirer, et d’amortir doucement le mouvement avec les deux mains Voilà qui était fait, la porte s’était posée avec délicatesse sur son chambranle. Elle espérait que ce serait suffisant.
Moïra ne prenait jamais l’ascenseur. Officiellement parce qu’il s’agissait d’une affreuse boîte à sardine de 80cm de profondeur pour 1m de large où toute personne sensée se sentait étouffer. Officieusement, elle avait rendez-vous avez elle-même dans les escaliers. Les sept étages offraient un terrain parfait. Les marches tournaient à un rythme régulier. Accroché à la rampe, son corps savait ce qu’il avait à faire. Eva n’avait qu’à allumer la lumière et à se laisser descendre. Pendant la précieuse minute et quelques secondes qu’elle mettait à atteindre le rez-de-chaussée, elle pouvait rejoindre ses rêves. Où s’en était-elle arrêtée la veille déjà ? Avait-elle repris la trame d’un comics pour s’endormir ? Ou alors elle avait refait Cyrano de Bergerac ? Non, elle avait pris le monde de Terrabhin. Son préféré, en ce moment. La scène était fixée, son corps se lança. Dans le dortoir d’une auberge de Torïnd des voix se faisaient entendre.

samedi 6 septembre 2008

Seuils (partie 2)

Et voilà la suite de Seuils.
Je n'ai toujours pas de meileur titre en vue, on verra au fur et mesure



Enfin le bout de la nuit. Hervann brossa machinalement son pantalon couvert de charbon. Il valait mieux essayer de se rendre présentable avant la revue de changement d’équipe. Mais c’était peine perdue. La fine poussière noire s’accrochait au pantalon bleu. Sans parler de sa veste. Il lui semblait même que ses tentatives de nettoyage ne faisaient qu’étendre les taches. Ce qui faisait beaucoup rire Servane.
- « Te donne donc pas tant de mal. Cette saloperie part pas. Si tu veux faire bonne impression devant ta copine, change de costard. »
Hervann préférait encore ne pas répondre. Après tout, et très objectivement parlant, tout était la faute du détective. C’est vrai, qui avait insisté pour qu’un agent l’accompagne pour examiner le lieu de l’accident ? Et qui avait ensuite réquisitionné une caisse confortable pour s’asseoir et fumer une cigarette pendant qu’Hervann se cognait toutes les investigations ? Et qui allait se parer des lauriers quand le divisionnaire demanderait des comptes ? Hervann soupira. Il ne devrait pas se plaindre. Après tout, il avait un travail confortable et bien payé par rapport aux férens qui trimaient dans la mine. Même si les deux métiers possédaient d’étranges similitudes, comme par exemple le risque de recevoir des pierres en travers du visage. Encore que depuis qu’il était rentré, Hervann se demandait quelle situation était la pire. Encaisser les blagues des gradés et des autres agents sur son âge et son absence évidente de vie amoureuse, ou les rondes dans les rues où les gamins ferens leur balançaient des pavés ? Un bruit évocateur se fit entendre dans le vestiaire. Abandonnant ses tentatives de nettoyage, Hervann se dépêcha de regagner la salle, avant que la puanteur n’envahisse tout. Ici et maintenant, les blagues étaient sans aucun doutes le pire. Des agents pas assez rapides sortaient maintenant du vestiaire les larmes aux yeux. Mais Hervann changerait sans aucun doute d’avis dès qu’il repartirait battre les pavés. Sur le panneau d’affichage, une note indiquait que l’agent Jocelyn Erve’ch avait été reconduit chez lui après avoir reçu un projectile en plein front. Un agent se chargeait de collecter les fonds pour le médecin qu’il avait fallu appeler. Une autre note rappelait la prudence et la nécessité de ne jamais enlever son casque pendant les rondes. Une troisième rappelait qu’il fallait fermer son casier, des vols avaient encore eu lieu.
Soupirant de nouveau, Hervann alla s’installer sur un des sièges en bois inconfortable de la salle. Attrapant un écritoire, une plume et du papier, il se mit en devoir de rédiger le compte-rendu de sa nuit. Il valait mieux qu’il se dépêche. Il ne restait plus beaucoup de temps avant la revue. Alors…
Premier quart, ronde dans le quartier des Roucailles. Rien à signaler. Aucun comportement suspect observé. La patrouille était ensuite descendue dans les quartiers feren en commençant par La Nivelle, puis en continuant sur la rue Thiait jusqu’au mouroir de Chrishold. Là encore, rien à signaler…. Hervann s’arrêta, biffa ce qu’il venait d’écrire et le remplaça par : « injures et quolibets de la part des enfants ferens, mais sans voies de fait sur agent de la force de l’ordre ». Tout ça faisait partie de l’ordinaire, pour ainsi dire. Même pour lui. C’était devenu si courant que la plupart des rapports ne le signalaient même plus. A son arrivée dans la brigade, Hervann avait essayé de les apprivoiser en leur montrant qu’il connaissait leur culture, mais ça n’avait pas suffit. « Les bonnes intentions ne paient jamais » avait l’habitude de dire le divisionnaire, qui rajoutait aussi sec « C’est pour ça qu’on a autant de boulot ».

- « Thé, petit ? ». Servane lui en fourra un gobelet brûlant dans les mains sans attendre sa réponse. « Tu rédiges le rapport ? », continua-t-il, comme si ce n’était pas suffisamment évident. Servane avait un don pour enfoncer les portes ouvertes. Mais Hervann avait appris à ne pas s’y fier. Derrière la figure chafouine de l’enquêteur se cachait un cerveau en parfait était de marche. Il avait toujours une idée derrière la tête, et Hervann le soupçonnait de calculer les réactions de ses interlocuteurs pour garder un coup d’avance. La seule chose qui le trahissait était ses yeux d’un gris sale, toujours en mouvement. Et en l’occurrence, le fait qu’il décide de taper un carré de langue avec un des bleus était assez rare pour rendre Hervann soupçonneux. Attendant d’en savoir plus, il trempa sa plume dans l’encrier de l’écritoire et continua. Deuxième quart : réquisition par un enquêteur de la brigade en la personne de Dt. Dennoal Servanne pour l’assister dans son enquête sur une explosion suspecte dans la mine de charbon. Sur place, examen des lieux. L’explosion a eu lieu dans l’entrepôt de stockage des produits de minage, au niveau d’un tas de rouleaux de cordes de halage. Un examen des lieux a permis de constater la présence d’huile d’éclairage répandue sur le sol et les cordes, ainsi que sur plusieurs caisses contenant des matériaux inflammables, cf photogrammes 1 et 2.
- « … Pas que je me mêle de ce qui me regarde pas, mais comment tu t’es retrouvé ici ? Je veux dire, un bon petit gars comme toi, t’aurais pu faire un boulot honnête ».
Hervann releva brièvement la tête. Sous la lumière fade des lampes à huile, les rides de Servane ressortaient davantage, lui donnant presque un air sympathique. Un léger sourire se dessinait sur ses lèvres. Mais Hervann n’avait pas vraiment envie d’être le chien qui apporte le bâton pour se faire battre.
- « Tu as raison, ça ne te regarde pas », et il se replongea dans son compte rendu. Des traces sur le sol montrent que les caisses contenant les éléments les plus inflammables ont été trainées, sans doute pour être rapprochées du foyer d’incendie. Il a cependant été impossible de relever des traces de pas distinctes sur le sol, cf photogrammes 3 et 4. Il est donc à l’heure actuelle impossible d’affirmer que ce début d’incendie est d’origine volontaire, même si plusieurs éléments peuvent le laisser pense : d’après le témoignage
Pendant ce temps là, Servanne continuait à parler. Il semblait avoir accepté la réponse d’Hervann et avait changé de sujet. Il soliloquait désormais sur l’incendie.
- « … Ne te paraît pas bizarre à toi, ça ? Ils sont des consignes de sécurité strictes, et hop, voilà les bâches entreposées juste à côté des cordes et des réserves d’huile pour les lampes. Et pourtant l’incendie est la pire terreur du mineur. Bon, mis à part les coups de grisou et les éboulements, je veux dire.
- Le feu a pris dans l’entrepôt. Une personne voulant nuire aurait plutôt visé l’entrée des puits ou un endroit moins accessible. D’ailleurs, les mineurs en surface sont intervenus, ce qui a permis d’étouffer l’incendie avant qu’il ne fasse des dégâts.
- Tu marques un point, mais moi j’vais te dire, petit. Tout le monde sait que c’est pas normal. T’as entendu comme moi l’inventoriste. D’après lui, les bâches étaient à l’origine rangées à l’opposée des cordes. Et paf, par miracle, voilà qu’elles se retrouvent juste là où il fau pas, alors qu’un stock d’huile, qu’a normalement rien à faire là non plus fuit et en imbibe une large partie. »
Hervann mit le point final à son rapport et relu ses conclusion. Elles rejoignaient celles du détective.
- « Vous oubliez qu’on a retrouvé des rayures profondes sur le bois du sol, ce qui semble indiquer que la caisse a été trainée.
- Ouais, quel dommage que les gars de la mine aient piétiné partout en éteignant le feu. On a tellement de traces de pas noires qu’on peut plus les démêler. A supposer que le type qui a fait ça soit un charbonneux, ça va de soit. »
Hervann sentait le regard du détective peser sur lui, mais pour l’heure, il faisait mine de ne pas y prêter attention. Il ne savait toujours pas ce que Servanne voulait, et ça le contrariait. S’il lui posait la question, l’autre répondrait sans aucun doute « Mais j’parle juste d’une affaire, c’est tout, s’pas interdit ! », d’un air offensé. Mais il y avait forcément un bâton caché dans toute cette discussion. Peut-être le détective voulait-il que le bleu tape son rapport ? Ou alors voulait-il le sonder ? Hervann n’avait jamais fait mystère de ses opinions pro-fenrens. Bon, peut-être pas pro, mais en tous cas neutres. Et par les temps qui courraient, « vivre et laisser vivre » n’était pas une option simple à choisir. La plupart des membres de la brigade étaient des soutiens absolus de l’ordre établi. Il courrait même des rumeurs sur plusieurs d’entre eux. Comme quoi ils participeraient aux raids des chasseurs de pauvres. Il n’y avait guère que les très riches et les religieux (et encore, une minorité d’entre eux) pour essayer de venir en aide à la population ferene. La cohabitation entre les humains et les ferens était depuis longtemps minée par une haine larvée qui d’où jaillissaient de soudaines flambées de violence, vite réprimées. Puis les choses reprenaient leurs cours, et la tension montait de nouveau jusqu’au drame suivant.
« - Bah, c’est forcément les p’tits pâles qui sabotent leur gagne pain, ça vaut pas le coup que tu te prennes la tête dessus. Fiche-en une bonne quinzaine au frais pendant un moment, ça les calmera ».
Hervann releva les yeux. Le détective Haensel venait d’arriver dans la salle, et naturellement, il était venu se mêler à la discussion. Enfin… Au monologue de Servanne, aussi loin qu’ Hervann était concerné. Haensel avait pris Hervann en grippe depuis son premier jour dans la police, et réciproquement. L’agent essaya de se faire plus petit encore. Il ne tenait pas vraiment à subir les réflexions éclairées de Haensel sur l’ordre des choses et la préséance naturelle. Heureusement, pour ainsi dire, Haensel aimait aussi peu Servanne qu’Hervann et semblait concentrer son attention sur lui.
« - Si tu avais un brin de bon sens, t’en prendrais dix au hasard. Allez, dix c’est rien. » Il s’accorda un instant, comme pour vérifier que les quelques agents déjà présents appréciaient le spectacle. « De toutes manières, c’est tous les même, cette sale engeance, alors ceux là ou d’autres… Et tu les envoies vite au juge. Comme ça tu pourrais te concentrer sur de vraies affaires.
- Oh ? Comme retrouver le chat d’une gamine qui, par un hasard vraiment époustouflant appartient à l’une des plus riches familles de la ville ? Et ça au lieu de patrouiller ? On m’a dit que tu avais reçu deux deniers en dédommagement de ta peine.
Haensel grogna et jeta un coup d’œil vers la porte du fond. Les agents remplissaient peu à peu la salle. On pouvait entendre le bruit des plumes studieuses qui remplissaient les rapports, le murmure des conversations. Les derniers ragots se propageaient à toute vitesse. Les agents échangeaient les résultats de leurs patrouilles en se pressant près de la bouilloire. Certains optimistes essayaient de trouver une position pas trop inconfortable sur les chaises. La réflexion de Servanne allait faire le tour de la brigade avant que dix heures aient sonné.
« - Y’a pas de raison », grogna Haensel, ses joues de boulledogue frémissantes de rage. « On est là pour servir tous les citoyens ».
Servanne aurait sans doutes répliqué, mais le brigadier Kaendre toussota pour ramener le silence. Hervann se cala dans sa chaise et attendit que la revue des évènements de la nuit se passe. Lentement, la lumière grise du jour remplaçait celle jaune sale des lampes à huile. Hervann retenait difficilement un bâillement. Le capitaine énumérait tous les incidents de la nuit et annonçait les assignations pour le prochain service. Il s’agissait de ne pas s’endormir avant d’avoir entendu son nom. Cette nuit comme toutes les nuits précédentes, les patrouilles s’étaient faites insulter par des ferens, et aucun n’avait été attrapé. L’agent Jocelyn avait reçu un pavé au visage pendant sa ronde sur l’avenue Eresvan. Un docteur avait été appelé, mais on ne savait pas encore s’il allait survivre. Sous le choc, il était tombé à la renverse et sa tête avait heurté violemment le sol. Il ne s’était toujours pas réveillé. Un groupe d’agents mené par le détective Andry avait arrêté six jeunes gens suspectés d’être des chasseurs de pauvres. Il fallait des volontaires pour les interroger. Vol chez un joailler et un autre dans la maison de Sir Yrestan. Quatre agents et deux détectives là-dessus dès la reprise du service. Donc Lormont et Stadet avec les agents de leur choix. Un quatrième incident en cinq semaines à la mine. Servanne sur l’affaire. Le divisionnaire Devret veut un rapport détaillé, mais attention où tu mets les pieds, le terrain est sensible. Enfin, agitation anormale chez les ferens. Les jeunes qui ont jeté des pavés au visage de la patrouille hurlaient des choses à propos de révolution. Donc grande prudence pour tous et ouvrez l’œil. Oh, et les agents Gimart et Hervann sont désignés volontaire pour superviser la distribution de nourriture aux nécessiteux. Ce sera tout, n’oubliez pas de remettre vos rapports avant de partir.
Hervann soupira de nouveau, et brossa machinalement son pantalon du plat de la main en se relevant. En vain. Il allait sans doute devoir payer un supplément de lessive pour faire partir tout ça. Il s’étira vaguement et tenta de se remettre les idées en place. Il ne connaissait pas vraiment l’agent Gimart Eskenazy. Ils avaient dû échanger deux trois mots à l’occasion de permutations de poste, mais ils n’avaient encore jamais été envoyé en mission ensemble. Hervann espérait vraiment qu’il serait de bonne compagnie. Il n’avait pas envie de passer toute la distribution à endurer des réflexions sur le parasitisme galopant des pauvres. Surtout des ferens, comme par hasard. Hervann ne parlait pas souvent en présence des autres agents, ce qui lui avait valu une réputation de caractère égal, à la limite de la bêtise. Mais il préférait encore ça à ces rumeurs d’acoquinement avec des chasseurs de pauvres. Ceci dit, ce n’était pas comme ça qu’il allait monter en grade.

L’agent Gimart se révéla être de meilleur compagnie qu’Hervann ne l’avait craint. Déjà, il n’avait rien contre le mutisme de son camarade, et se satisfaisait tout à fait des monosyllabes d’Hervann en guise de réponse. De plus, il aimait bien parler de choses sans importances, comme les chats, sa fiancée, les derniers potins de la brigade… Rien que de très reposant pour les oreilles.
Arrivé à un coin de rue assez éloigné du post, Gimart s’arrêta pour laisser passer un groupe de mineurs, et se tourna vers Hervann.
« - Tu sais, tu ne devrais pas prendre au sérieux ce que dit Haensel ».
Pas de réponse, Hervann bataillait avec les boutons de sa capote.
« - Je t’ai vu quand il est venu parler à Servanne. Tu faisais une tête d’enterrement.
Hervann avait fini de fermer son manteau et avait repris la position de l’agent en patrouille, la tête droite, les mains derrière le dos.
- Je pense que ses propos dépassent parfois sa pensée.
- …Souvent.
- Oui, souvent c’est vrai, mais bon, pour aujourd’hui… Tu connais Jocelyn ? Celui qui s’est pris un pavé dans la tête ?
- Un peu.
- Eh bien il était en patrouille avec Haensel quand c’est arrivé. Il avait insisté pour l’emmener patrouiller en bas. Pour lui apprendre les réalités de la vie, il a dit. Et du coup Jocelyn a appris la réalité du pavé dans la gueule.
Aucune réponse, le visage d’Hervann était aussi neutre que si Gimart lui avait parlé du temps qu’il faisait.
- Je pense qu’il s’en veut. Après ça, il nous a demandé de le ramener chez lui au plus vite et il est allé lever un médecin à coups de pieds dans le cul. Le médecin n’arrêtait pas de s’en plaindre, quand il est arrivé. Et il a réussi à dégoter deux deniers d’or pour qu’il vienne l’examiner. C’est pas un si mauvais type.
Pas de réactions. Hervann regardait les nuages. Allait-il pleuvoir ? Peut-être pourrait-il rincer son uniforme, comme ça.
- Enfin, je dis ça pour toi. Si tu dois bosser avec lui.
Hervann regardait toujours au dessus de sa tête Gimart se tut, et se remit à marcher, en silence, cette fois. La grisaille s’éclaircissait de plus en plus. De la rue Aubach, ils descendirent dans la rue des Marioules, puis, toujours au pas, remontèrent l’avenue des Marchands. Le silence se faisait étouffant. Il n’y avait encore personne sur la place quand ils y arrivèrent. Les pavés irréguliers luisaient, encore humides de la pluie de la nuit. L’église se dressait de l’autre côté de la place, sombre et miteuse en comparaison des boutiques et des cafés alentours. Les godillots des policiers claquaient sur les pavés mouillés. Habitué à assister aux distributions, Hervann se dirigea vers la porte du presbytère pour signaler sa présence au bedeau. Derrière lui, Gimart s’était un peu renfrogné. Hervann haussa les épaules. Ils avaient encore une partie de la matinée à passer ensemble. Ce n’était pas vraiment gentil de le laisser croire qu’il faisait équipe avec un mur. « Je tâcherait de garder ça en mémoire », lâcha-t-il alors que la porte s’ouvrait.

lundi 1 septembre 2008

Seuils (Partie 1)

Et voici la première partie de ma longue histoire.
Je n'ai pas trouvé de titre définitif.
Faute de mieux, Seuils, c'est bien.


La mer était faite de cubes violets translucides. Les pieds enfoncés dans le sable, Samain ne pouvait pas s’empêcher de la regarder. Le Frère qui faisait l’école avait expliqué un jour que la mer était une grande étendue d’eau salée. Pourtant, Samain savait avec certitude qu’elle était bien devant la mer, cernée par des dunes de sable noir. Une chose pratique, avec les rêves, c’est qu’on savait toujours exactement où l’on était, même si la géographie défiait le sens commun. Samain avait arpentée de nombreuses fois La Faille, à travers les rêves, et à chaque fois la ville n’avait rien à voir avec la réalité. Et même d’un rêve à l’autre, elle n’était pas reconnaissable. Tantôt verticale et s’étendant à perte de vue, tantôt réduite à une rue, noire ou chamarrée. Sans cette certitude absolue de savoir où l’on est, Samain ne se serait jamais douté qu’il s’agissait de la même ville.
Et pour l’instant, elle faisait face à la mer. Il avait bien de la chance, celui qui était allé jusqu’aux côtes pour la voir. Autant qu’elle se souvienne, Samain n’était jamais sortie de La Faille. La vraie mer était sans aucun doute très différente de ce rêve, comme La Faille l’était de ses versions oniriques, mais Samain était quand même heureuse de la voir. Ses chaussures à la main, elle entreprit de suivre la grève. Le rêve allait sans doutes changer bientôt, il fallait chercher le seuil pour repasser de l’autre côté. Dans le ciel, deux oiseaux d’un rose soutenue passaient en chantant, et Samain sût immédiatement qu’il s’agissait d’autruches.

L’eau léchait la plage. Samain ramassa un cube translucide, qui glissa le long de ses doigts et tomba sur le sable, où il disparut aussitôt. Dommage qu’elle ne puisse pas ramener un cube avec elle, elle aimait beaucoup cette couleur. Les distances se modifiaient rapidement, maintenant, le rêveur devait se déplacer quelque part dans le songe. Soudain perchée en haut d’une dune, Samain vit un enfant courir le long de la plage avec un cerf-volant. Le rêveur. Samain aurait bien aimé connaître la personne qui faisait de si jolis rêves, mais elle n’allait pas le déranger en plein milieu. Par ailleurs, elle venait de repérer une maisonnette en bois bleu, en haut d’une dune voisine. Le sable s’éclaircissait à son niveau, et quelques herbes perçaient tout autour. Un point de jonction. Elle pourrait l’utiliser comme seuil.
Samain tourna le dos à l’enfant et se remit en route, observant le ballet compliqué des autruches dans le ciel. C’était vraiment un joli rêve. Samain regrettait de devoir déjà partir, mais elle avait faim. Elle ne savait pas quelle heure il était. Samain avait longtemps cru que les moments où de nombreux rêves apparaissaient correspondait au plus profond de la nuit. Mais en fait, cela n’avait aucun rapport. Il y avait toujours des rêves. Dès que Samain passait un seuil, même en pleine journée, il y avait des rêves. Samain préférait cependant rester dans les rêves légers de la surface. Les songes profonds et anciens l’inquiétaient. Ils ne semblaient même pas être vraiment rêvés par une personne. C’était plutôt comme si le rêve de quelqu’un se glissait soudain dans les sillons laissés par un vieux songe, et la personne revivait la même histoire, avec cependant ses propres personnages et lieu. Samain détestait se retrouver dans un songe au détour d’un rêve. Surtout qu’elle avait toujours du mal à trouver un seuil pour s’en extirper. Enfin, jusqu’ici, elle s’en était toujours sortie, et elle en était assez fière.
Tout en réfléchissant, elle était arrivée à la maison en bois. De près, elle n’était plus si petite, et des pierres transparaissaient sous les planches. Plusieurs rêves s’étaient manifestement rejoints au niveau de cette maison. Mais le petit garçon semblait bien peu s’en préoccuper. En tournant la tête, Samain pouvait le vois courir dans les vagues de cubes violets. Bon, où allait-elle retourner ? Pas dans une ruelle, il y avait beaucoup de chasseurs de pauvres en ce moment, elle ne tenait pas vraiment à être ramassée. Ni sur la place aux ânes, il y avait toujours le risque de tomber sur un frère en goguette. Sans parler des marchands. Non, le mieux serait un toit. Un bon toit bien plat où elle pourrait dormir en sécurité. Voilà. Gardant cette idée en tête, Samain poussa la porte et passa le seuil.

Sur La Faille, le soleil se levait tout juste. On le sentait à la froideur de l’air plutôt qu’à la lumière. L’horizon était caché par les fumées noires de la mine. Dans quelques minutes, le noir se muerait en gris et les préposés aux becs de gaz sortiraient de leurs maisons pour aller les éteindre. Samain ne blottit contre une cheminée. Il allait falloir attendre un peu avant de pouvoir descendre. Elle avait déjà eu du mal à semer un groupe de chasseurs de pauvres vers minuit. Elle n’avait dû son salut qu’à une fenêtre providentielle par laquelle elle avait passé le seuil. Elle ne tenait pas vraiment à renouveler l’expérience après avoir passé près de six heures dans les rêves, et en plus avec l’estomac vide. Frissonnant, elle frotta ses mains l’une contre l’autre. Elles devenaient plus pâles de jours en jours. Samain se demandait si sa peau allait finalement prendre sa vraie couleur. Ce serait bien pratique, sans aucun doutes, de ressembler enfin à une vraie feren. Quand bien même elle aurait préféré, tant qu’à faire, être humaine. Sur ces pensées peu réconfortantes, Samain s’endormit.

Parfois Samain rêvait par elle-même, parfois elle se retrouvait de nouveau dans les rêves des autres. C’était assez ennuyeux, parce qu’elle se réveillait toujours fatiguée, après de telles escapades. Et elle sentait qu’elle allait se réveiller très très fatiguée. Au départ, elle avait cru être dans un rêve normal. Un rêve qui se passait à La Faille. Après tout, on ne peut pas toujours voir quelque chose d’aussi exotique qu’une plage, n’est-ce pas. Elle avait donc entrepris de se déplacer dans les rues. Manifestement, elle était dans le quartier Charbon. Plein de petites maisons délabrées serrées les unes contre les autres, et des ombres massées sous les porches sombres. Sans doute les prostituées et les membres des gangs. Pour une fois, le rêve était plutôt réaliste, Samain aurait reconnu le quartier même sans cette certitude immanente. Pourtant, il avait quelque chose de bizarre, ce rêve. Déjà, les éléments tremblaient et quand on les regardait de plus près, on s’apercevait qu’il s’agissait d’une seule chose, mais vue de nombreuses manières différentes. Devant les yeux attentifs de Samain, une poignée de porte changea cinq fois de forme en une poignée de secondes. Comme si de nombreuses personnes étaient en train de rêver exactement de la même chose au même moment, ce qui est normalement impossible. Enfin… Autant qu’elle sache, Samain ne l’avait jamais encore vu. Et puis il y avait un bruit étrange. La scène était muette, pourtant Samain entendait comme une voix indistincte. Et, ce qui était énervant, dans les rêves, c’est qu’ils n’étaient pas logiques. En tous cas, pas souvent. Le son venait de partout. Samain devinait des bribes d’argot, des accents agressifs. Elle se mit à courir. Sans aucun doute, elle était dans un cauchemar. Il fallait qu’elle passe sous le porche le plus proche, il y aurait sûrement un seuil pour sortir. Mais à peine avait-elle commencé à courir que la scène changeât. Il y avait des policiers armés à un bout de la rue, des férens dressant une barricade à l’autre. Au milieu, les corps laissés sur place quand les opposants s’étaient séparés. Un rêve d’émeute. Ce n’était pas bon. Samain avait vu les émeutes, à l’époque. Beaucoup de monde était mort. Bientôt, la police allait mener la charge, et les insurgés seraient abattus sur place. Déjà, ils se rassemblaient au bout de la rue, ces grands humains, aux bras gros comme des jambons. Ils avaient des lances et des épées. Ile ne feraient qu’une bouchée des frèles ferens armés seulement de battons et de pavés.
Etrangement, voilà que des ferenes éplorées arrivaient au milieu du combat et se jetaient sur les morts en se lamentant. « Quelles idiotes ! » Se dit Samain. Ne voyaient-elles pas qu’elles allaient se faire réduire en charpie ? Quelle idée de se jeter comme ça au milieu du combat pour des gens déjà morts. Si la police donnait la charge, elles seraient les premières victimes… Et Samain aussi. Les deux côtés de la rue étaient bloqués. Si elle ne trouvait pas un seuil très vite, elle allait mourir en rêve. On lui avait toujours dit que c’était impossible, mais Samain n’en croyait pas un mot. Seulement, si elle arrivait à s’enfuir des cauchemars d’habitude, c’est parce que les monstres ne chassaient que le rêveur. Si la police donnait la charge, dans ce rêve là, elle serait broyée avec les autres. Les autres s’en fichaient parce que pour eux ce n’était qu’un rêve, mais Samain, elle était vraiment là, elle le savait. La charge de la police n’était qu’une question de temps. Et cette fichue voix qui martelait des mots qu’elle n’arrivait pas à entendre !
Samain prit une grande respiration, et se mit à courir en direction de la barricade. De l’autre côté, il y aurait sûrement un porche, une porte, un seuil, quelque chose. Derrière elle, elle entendait les bottes des policiers marteler le sol. Ils venaient de lancer l’attaque. Sur la barricade, l’agitation était grande. Ils la rattraperaient avant qu’elle puisse passer la barricade, Samain le savait. Dans sa précipitation, elle ne fit pas attention au fait que sa capuche était tombée. Ses yeux bruns restaient fixés sur la barricade, où les ombres fines des combattants semblaient réaliser une chorégraphie étrange. Soudain, un jet de feu jaillit du haut de la barricade, Samain le vit traverser l’espace, laissant un sillon de fumée derrière lui, dans le plus grand silence. Elle entendit seulement un petit bruit derrière elle quand le projectile heurta quelque chose, puis un bruit plus sourd, indiquant que quelque chose était tombé. Mais elle n’était plus qu’à dix mètre de la barricade. Elle pouvait y arriver. D’autres jets de feu jaillirent en face d’elle, plus nombreux à chaque instant. Samain comprit que les Ferens la tueraient aussi bien. Après tout elle n’était pas comme eux. Elle se jeta à terre en un mouvement désespéré pour éviter les tirs. Derrière elle, le bruit de charge avait cessé. Samain jeta un coup d’œil en arrière. Les policiers gisaient sur le sol, tous morts jusqu’au dernier. Comme la plupart des personnages de rêves, ils n’avaient pas un visage précis. Ils représentaient juste une idée. Mais cela était encore plus effrayant. Bizarrement, les femmes qui étaient restées au milieu de la rue pendant la charge étaient indemnes. Elles se relevaient et louaient les héros. Des chants silencieux éclataient dans la foule, pendant que la voix indistincte martelait et martelait encore ce rêve.
Samain se releva tant bien que mal. La foule s’était mise à marcher. Peu de monde faisait attention à elle. Déjà, ils n’étaient plus dans les quartiers Ferens mais dans ceux des humains. Les flancs de la mine étaient loin derrière eux. Samain avait beau faire, elle n’arrivait pas à s’extirper de la foule. Heureusement, celle-ci finit par s’arrêter. Samain le sut tout de suite, ils étaient devant le palais. Et à un balcon, un Feren brandissait la tête du roi. Des exclamations silencieuses éclatèrent alors. Samain jouait des pieds et des mains, mais rien à faire. La foule croissant sans cesse. Impossible de s’en sortir. Soudain, Samain vit son salut : elle se jeta à quatre pattes et entreprit d’ouvrir la plaque d’égouts posée au sol. Au moment où elle s’y engageait, la scène changea encore. Il y avait un jeune feren sur le sol trempé de la rue. Il était mort, manifestement. Du sang coulait de sa bouche et d’une longue blessure à sa poitrine. Devant lui, un policier tenait un couteau. Samain s’accrocha à sa bouche s’égout et passa le seuil avant qu’il ne disparaisse dans la nouvelle scène. Mais elle avait eu le temps de comprendre un mot dans le martellement. Sacrifice.

Samain se redressa d’un bond. Dans son sommeil, elle s’était recroquevillée le long de la cheminée. Comme prévu, l’obscurité avait fait place à la grisaille. En début de matinée, il y aurait une distribution de soupe pour les nécessiteux à la place aux ânes. Il valait mieux se mettre en route maintenant, avant qu’il n’y ait trop de monde dehors. Secouant ses muscles endoloris, Samain descendit la pente du toit la plus proche du sol. La Faille était construite à flan de montagne. A part dans les hauteurs des quartiers des humains, il y avait toujours un morceau de toit qui n’était pas trop loin du sol. Un mètre, deux mètres, trois au maximum. Rien qui ne puisse être descendu en s’agrippant à une gouttière. Et Samain était plutôt douée pour ça. A force de les arpenter en long et en large, elle se sentait en confiance sur les toits. Et on y croisait peu de monde, ce qui était un avantage indéniable. Mais pour rallier la place aux ânes, Samain préférait utiliser la rue, quitte à se faire injurier ou jeter de la boue au visage. Les policiers aidaient à la distribution, elle ne tenait pas à se faire remarquer en arrivant le long d’une gouttière.
Samain rabattit machinalement son capuchon. Ses mains désormais pâles ressemblaient assez à celles d’un Feren, mais si quelqu’un voyait ses yeux, il comprendrait tout de suite qu’elle n’était pas normale. Des Ferens aux yeux bruns, ça n’existe pas. Ses cheveux avaient posé problème, au début, mais Samain avait assez vite eût l’idée de se les noircir au charbon. Elle avait bien essayé de se noircir les mains, également, mais les frères exigeaient qu’on se les lave avant recevoir de la nourriture. Et puis, de toute manière, la peau de son visage était toujours trop foncée. Enfin, peut-être pas, maintenant, mais ça faisait un moment que Samain n’avait pas pu se regarder dans un miroir. Le capuchon était une bonne solution, tant qu’elle ne devait pas entrer quelque part. Mais qui inviterait Samain à entrer chez lui ? La jeune fille haussa les épaules tout en marchant. Ses épaules, un autre sujet de tracas. Avec sa taille. Samain avait la taille d’une Feren adulte, et elle savait plus ou moins confusément qu’elle continuait de grandir. Oh, une fois à sa taille définitive, elle serait sans doute juste un peu plus grande qu’une Feren. Pas de beaucoup, mais suffisamment pour que ça se remarque. Inversement, elle était trop menue pour être humaine, et ses pommettes hautes et ses oreilles légèrement pointues indiquaient une ascendance feren. Pour le moment, Samain faisait son affaire avec un capuchon rapiécé et des vêtements amples. De toutes manière, les aurait-elle voulus moulant qu’elle n’aurait pas pu en choisir d’autres. Elle les avait eus à l’orphelinat, à l’époque. Et il ne risquait pas d’y avoir de nouvelle distribution. De toute manière, même si l’orphelinat était reconstruit, elle était sans doute trop vieille, maintenant, pour y avoir encore sa place. Et avec une apparence pareille, elle ne risquait pas de trouver du travail. Même comme prostituée. Les mâles aimaient les humaines ou les ferenes, mais pas le mélange des deux. Samain pensait parfois à son avenir, mais seulement pour s’imaginer finir brutalement sous les coups d’un chasseur de pauvre ou d’un saoulard. Ou encore périr d’un mal de poitrine. Rien ne bien excitant. Cela avait tendance à la contrarier. Elle frappa un caillou du pied. Le caillou rebondit contre un arceau blanc qui rendit un son métallique. Samain leva les yeux. La ville avait laissé place à une prairie. Elle avait de l’herbe jusqu’aux épaules. Magnifique, elle avait encore passé le seuil sans faire attention. Elle n’avait pas dû voir qu’elle passait sous une arche, perdue dans ses pensées. Ca lui arrivait de plus en plus souvent. Un bourdonnement se fit entendre, et un insecte gros comme la tête de Samain fit son apparition entre les tiges. Elle prit une grande inspiration, et courut comme une dératée jusqu’au portique. Elle pourrait l’utiliser comme seuil. Elle réfléchirait plus tard. Derrière elle, l’insecte continuait son chemin, indifférent à la forme noire qui se ruait à travers l’étendue verte. De toute façon, elle avait déjà disparue.

Dans la grisaille de la ville, Samain reprit son souffle. Elle n’avait pas réfléchi en passant le seuil, aussi était-elle arrivée devant l’église de la place aux ânes. Une chance que personne ne l’ait vue. Autant qu’elle puisse l’observer, dans la lumière chiche, la place était déserte. Toujours haletante, elle se laissa tomber sur une des marches et se recroquevilla contre le mur de l’église. Elle était arrivée plus tôt que prévu, peut-être allait-elle pouvoir dormir un peu, avant que la distribution ne commence ? La chatte du bedeau ne tarda pas à venir se pelotonner sur ses genoux, ronronnant comme si sa vie en dépendait. Lentement, le gris devenait plus clair et les bruits de la ville se faisaient entendre avec insistance. Les mineurs venaient de partir, comme une procession tacite. Une marée de bérets noirs qui déferlait sur le fond de la ville où se trouvait l’entrée de la mine. Ca et là, Samain pouvait voir l’éclat blanc de la chemise d’un contremaître. Et encore, il y avait peu de mineurs à ce niveau de la cité, dans le quartier charbon, chaque matin ressemblait à un exode. Juste après, les employés passeraient, et les boutiques commenceraient à ouvrir. On verrait encore quelques silhouettes courir pour aller attraper le tram qui les amènerait dans la partie haute de la ville. Puis les marchands arriveraient. Et les dames de bonne famille qui s’occupaient de la distribution de nourriture avec les frères. Les policiers arriveraient soit avant elles, soit après. Tout dépendait de ce qui s’était passé au cours de la nuit.